VLADIMIR OBROUTCHEV - LA PLUTONIE (1924)

VLADIMIR OBROUTCHEV - LA PLUTONIE (1924)
Itinéraire vers la Terre de Nansen (©2018 Herveline Vinchon)

Itinéraire vers la Terre de Nansen (©2018 Herveline Vinchon)

Pitch (pour ceux qui veulent essayer de trouver le livre)
Les membres d'une expédition dans l'Océan Glacial découvrent l'entrée de la Terre Creuse, où vivent encore une population d'animaux préhistoriques et des hommes primitifs.

Résumé (où on divulgache - presque - tout, à ne lire que si vous n'envisagez pas de lire le roman et voulez savoir de quoi on parle)
En 1914, le géologue Kachtanov est convoqué par l’astronome et géophysicien Troukhanov.  Ce dernier, persuadé de l’existence d’une terre inconnue dans les glaces de l’océan Arctique, prépare une expédition qui comprend aussi le météorologue Borovoï, le zoologiste Papotchkine et le botaniste Groméko.

Le 20 avril, tous rejoignent Vladivostok en Transsibérien, embauchent le conducteur de traineau Igolkine et embarquent sur « l’Étoile Polaire » en direction du Détroit de Béring où ils recueillent un naufragé : Makchéev, aventurier, chercheur d’or et ingénieur des mines, ce qui leur sera bien utile. Ils atteignent la mer glacée de Beaufort et le 4 juin, les membres de l’expédition, sauf Troukhanov qui est infirme, débarquent sur la terre inconnue qu’ils nomment Terre de Nansen. Mais avant ça, le géophysicien leur remet une lettre qu'ils ne devront décacheter qu’en qu’à d’impasse.

Après avoir grimpé et dépassé l’arête d’une montagne, le groupe s’étonne du dénivelé qui succède et s’aperçoit que la descente est toujours plus importante. La température se réchauffe, les glaces disparaissent, laissant apparaître la toundra et un soleil rougeoyant inattendu brille sur cette terre des profondeurs. En s’enfonçant en Plutonie, nom qu’ils ont donné à cette terre souterraine, les voyageurs se retrouvent face à des mammouths vivants et des rhinocéros à poils longs. Ils décident d’ouvrir l’enveloppe remise par Troukhanov et découvre le but réel du scientifique : habité par l’idée de la possibilité d’une "terre creuse" possédant sa propre flore, sa fauve et un astre lumineux bien à elle, il pensait que la Terre de Nansen pourrait être l’entrée de la cavité terrestre. Les évènements lui donnent raison.

Carte d'une partie des mers de Plutonie

Carte d'une partie des mers de Plutonie

L’équipe décide alors de se scinder. Borovoï et Igolkine restent en arrière avec les chiens au cas où, sans nouvelles du reste des hommes, ils doivent rejoindre le bateau. Les autres, n’ayant gardé que le chien Colonel, remontent la rivière qui coule en fond de la vallée. Plus ils avancent, plus le paysage, la faune et la flore changent : de la toundra on passe à une forêt tropicale, puis à une zone marécageuse. Ainsi après les mammouths, ce sont des tigres à dents de sabre, des hippopotames à quatre cornes, des libellules géantes, des ptérodactyles ou encore des tricératops qu’ils croisent remontant le temps, période après période.

Quand ils arrivent à la Mer des Reptiles, ils sont en plein Jurassique, confrontés autant aux dinosaures, qu’aux fourmis géantes qui les dévalisent et embarquent leurs ressources dans les galeries de leur fourmilière. Ils se sont rapprochés d’une région volcanique et le souffre trouvé dans le cratère d’un volcan leur permet de gazer l’habitat des fourmis et de récupérer leurs biens.
Au cours de ce périple en Plutonia, les aventuriers ne manqueront pas de recenser, en plus de la faune et de la flore, les autres ressources géologiques : l’or, l’argent, le cuivre, le fer, autant de roches qui demanderaient à être exploitées.

Plus loin, ils atteignent la Mer des Brontozores à partir de laquelle ils admettent devoir faire demi-tour. Bordée par le Désert Noir, la région est trop hostile et leurs ressources s’épuisent. Sans compter qu’il est déjà fin août et que le temps du retour à « l’Étoile Polaire » prendra à nouveau plusieurs mois.
En décembre, enfin revenus à la yourte où ils avaient laissé leurs compagnons, à l’entrée de Plutonia, ils découvrent que ces derniers ont été enlevés par des hommes primitifs. Une fois leurs amis libérés, l’intégralité de l’expédition peut enfin rejoindre le bateau et raconter à Troukhanov son aventure. Mais pris dans les glaces, « l’Étoile Polaire » doit attendre plusieurs mois avant d’entreprendre le voyage de retour. Pendant ce temps, la Première Guerre Mondiale a éclaté et au passage du détroit de Béring, ils sont interceptés par le « Ferdinand », un croiseur austro-hongrois qui, selon les droits militaires confisque le navire et la cargaison. Les membres de l’expédition, débarqués au Kamtchatka, perdent tout crédit quant au récit de leur aventure, aucune preuve ne pouvant être apportée de la découverte de Plutonia. Après la guerre :

le journal de voyage et les croquis appartenant à un membre défunt de l’expédition, sont tombés par hasard entre les mains de l’auteur. C’est d’après ces matériaux qu’il a écrit ce livre.

Extrait de La Plutonie

L'auteur, Vladimir Obroutchev (1863-1956) est un scientifique russe, géographe et géologue. Il commence à écrire La Plutonie en 1915 (il serait sorti à cette période en feuilleton). Mais l'édition officielle date de 1924 avant de faire l'objet d'une réédition en 1954 qui fut traduite en français. Ce roman que l’on qualifie de « récit de voyage scientifique » apporte un triple plaisir aux amateurs d'aventures et d'explorations insolites.
D'abord, le début du récit nous transporte en Sibérie, à partir de laquelle nos aventuriers vont remonter d'abord par chemin de fer, puis par la mer, jusqu'à l'océan Arctique. Ce petit récit de voyage en entrée en matière permet aisément de suivre sur une carte leur progression au-delà du détroit de Béring.

Deuxièmement, la découverte de la Terre de Nansen, se réfère à une théorie qui a bel et bien existé, celle de la "terre creuse", qui a alimenté un grand nombre de fantasmes scientifiques, ésotériques et romanesques. Et à ce propos, outre le chapitre Causerie scientifique du roman qui en explique bien les fondements (avec quelques erreurs ou approximations à mettre sans doute sur le compte de la traduction), il est conseillé de se reporter à un ouvrage de référence incontournable : Les terres creuses de Guy Costes et Joseph Altairac (ed. Belles Lettres, 2006) qui recense une incroyable bibliographie romanesque sur le sujet.
Enfin, l'auteur utilise l'aventure pour nous faire (re)découvrir de manière agréable la faune et la flore d'un temps révolu. Et même si nos cours d'Histoire s'avèrent lointains, il y a un vrai plaisir à recroiser des figures emblématiques de l'époque des dinosaures dont on découpait les silhouettes pour illustrer nos cahiers d'école. Le cinéma, la 3D et l'image numérique ont rendu ces animaux familiers mais pour un livre amorcé dans les années 1910, certes enrichi et publié seulement en 1924, la retranscription du savoir de l'époque donne vie avec réalisme à ces fossiles. Et c'est ce qui, selon Vladimir Obroutchev, péchait dans l’œuvre de Jules Verne (Voyage au centre de la terre), dont il était malgré tout un grand admirateur, et encore plus dans celle de Conan Doyle (Le monde perdu), dont il disait lui-même ne pas avoir retenu le titre du roman, d'où ce besoin pour lui d'apporter sa propre œuvre à l'édifice de la littérature préhistorique.
Ainsi, il y a une profusion de descriptions tant des bêtes que de la végétation et de l'environnement qui propulse le lecteur dans un autre temps avec le plaisir croisé de la pédagogie associée à l'aventure.

On remarquera aussi qu'Obroutchev ne manque pas de sarcasme ou au moins de réalisme quant à l'espèce humaine en en dressant un profil de conquérants et d'exploiteurs potentiels. Sous prétexte de découverte scientifique, le premier réflexe de nos aventuriers est de tuer. Tuer pour se défendre mais aussi tuer pour ramener des preuves, dans tous les cas tuer avec une extrême facilité malgré la grandeur de la découverte et d'admettre quand même plus tard entre eux : « -… Le mammouth, le rhinocéros, le bœuf préhistorique ont survécu ici grâce à la température douce et modérée et à l’absence de l’homme – le principal exterminateur.
- C’est vrai, à peine venons-nous de pénétrer dans cette cavité que déjà nous avons tué trois de ses habitants. »
(p.91)
Il en va de même pour les ressources découvertes dont les futures exploitations s'imposent d'elles-mêmes à l'esprit humain. Le rouleau compresseur du capitalisme n'aura que faire des obstacles : « - Est-ce que, s'il fallait exploiter ces richesses, les hommes ne seraient pas capables d'exterminer ces insectes odieux [des fourmis géantes] ? Un canon et quelques dizaines de grenades suffiraient [...] » (p.276)

À l'exception d'Igolkine le conducteur de traîneau et de l'aventurier Makchéev, le reste de l'expédition comprend des scientifiques. Il n'est donc pas curieux de trouver certains passages, à l'instar d'ailleurs de nombreux romans de Jules Verne, qui dressent l'Histoire et le parcours des hommes qui ont précédés la découverte de Plutonie. L'Île Nansen est d'ailleurs baptisée ainsi en hommage à Fridtjof Nansen, diplomate norvégien, scientifique et explorateur polaire. Et comme il est dit plus haut, le chapitre Causerie scientifique, est un rappel historique de l’évolution de la théorie de la « Terre Creuse » où l'on retrouve bien sûr cité, entre autres, l'américain John Cleves Symmes Jr. qui émit en 1818 l'idée que l'entrée de la Terre Creuse devait obligatoirement se faire par les pôles.
On rencontrera également un grand nombre d'espèces préhistoriques partant du Jurassique au début du Quaternaire. Toutes seront assez bien décrites, même si l'auteur est aussi obligé d'"inventer" certaines descriptions ou comportements.

Pour finir, il faut bien sûr évoquer la traduction (de Marina Arséniéva). Pas facile de juger un travail lorsque que la langue originale est si peu accessible. On note quand même quelques erreurs dans le chapitre Causerie scientifique, vérifiables en se reportant aux biographies des personnages évoqués.
Un chose titille aussi sans qu'on puisse vérifier, l’œuvre originale en russe n'étant pas disponible sur le net :
♦ La datation des évènements. p.41, on lit : « Le 4 (17) juin 1914 ». Le 4 juin 1914 se réfère au calendrier julien et le 17 au calendrier grégorien. Le calendrier julien a été abandonné au profit du grégorien à la fin du XVIe siècle mais il reste utilisé par certaines églises orthodoxes comme celle de Russie. Dans le roman, c’est la seule date qui est doublée. Le voyage ayant débuté le 20 avril sans précision, un calcul rapide des jours écoulés montrent que l’auteur est bien axé sur le calendrier julien. Pourquoi à cet endroit précis, décide-t-il d’afficher l’équivalence grégorienne ? Par contre, plus loin (p. 90), c’est le calendrier grégorien qui est utilisé. Il n'est pas impossible que la traductrice se soit un peu emmêlée ne sachant plus si elle devait garder le calendrier julien (orthodoxe) ou grégorien (calendrier français). Simple supputation.
Certains mots russes sont plus ou moins maintenus dans leur langue originale soit par manque
de vocabulaire français équivalent soit pour garder l'exotisme au récit.
♦ « Kaïour » : est construit sur le mot russe « каюра » (qui se prononce « kaïoura »). Conducteur d’attelage, de chiens, de bestiaux, de cerfs.

Le nord de la Sibérie de Wrangell - Photo © Herveline Vinchon

Le nord de la Sibérie de Wrangell - Photo © Herveline Vinchon

Deux autres mots apparaissent dans un même récit de voyage traduit en français par le Prince E. Galitzine, celui de Ferdinand von Wrangell, écrit en 1843 : Le nord de la Sibérie : voyage parmi les peuplades de la Russie asiatique et dans la mer Glaciale :
♦ « Torbase » : défini comme de grandes bottes de voyage qui s’enfilent au-dessus de chaussons en peau de daim.
♦ « Torose » : montagne de glace dans la mer Glaciale. C’est le nom donné à une éminence formée par les débris entassés de la glace pouvant mesurer plusieurs mètres de haut.
Si on trouve très rarement le mot torose, il n'en n'est rien pour torbase. Il pourrait à nouveau s'agir de mots issus de la langue originale, traduits initialement par Galitzine et repris par Obroutchev ou lui-même les a entendus en parcourant la Sibérie. Il a pu aussi s'inspirer du récit de Wrangell en retenant un certain vocable local. Dans tous les cas, la traductrice a repris les mots d'origine (qu'ils soient en russe retranscrits ou la traduction du Prince).

La Plutonie est un roman incontournable de la littérature préhistorique. Le lecteur est à n'en pas douter projeté dans le monde perdu que l'auteur a dressé pour lui mêlant aventure et pédagogie. C'est aussi un récit de son temps qui ne manque pas d'intérêt historique et scientifique. Tous les ingrédients sont présents pour vous transporter avec délice dans ces contrées inconnues.


Vladimir Obroutchev
Illustration de G. Nikolski - Traduction Marina Arséniéva
La Plutonie (Plutonia / Плутония, 1924)
♦ Édition en Langues Étrangères - Moscou (1954)

 

Crédits images & textes ©2018 Herveline Vinchon - Article publié sur l'ancien blog de la librairie Soleil Vert en juillet 2018 - Ne pas reproduire sans autorisation

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