LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE - LE GRAND SILENCE BLANC (1921)

Édition de 1945, illustrée par Watrin

Édition de 1945, illustrée par Watrin


Résumé
Ce roman d'aventures vécues, c'est ainsi que l'auteur présente son récit, se passe vers 1916-1917 dans le Grand Nord entre le Canada et l'Alaska. Le narrateur, Freddy, diminutif de Louis-Frédéric Rouquette, est un français languedocien, parti à la recherche du précieux minerai jaune et qui nous raconte son quotidien glacé avec son chien de traineau Tempest ou relaie des histoires cocasses qu'un ami lui a raconté. Il s'arrête sur les paysages, la faune, les villes de l'après Ruée vers l'Or, évoque une idylle silencieuse pour une femme fatale, décrit les méthodes peu orthodoxes de la pêche au phoque, l'ambiance des saloons et les angoisses de la solitude. Tout ça dans un décor de western arctique.
 

Rouquette, le « Jack London français »

Louis-Frédéric Rouquette est né en 1884. Bien décidé à devenir écrivain comme son père, il commence comme journaliste au début des années 1900 à La Dépêche du Midi, travaille en parallèle, comme secrétaire de l'écrivain et député de l'Hérault Paul Vigné d'Octon, monte une pièce de théâtre en 1907 à Lamalou-les-Bains puis s'installe avec sa femme à Paris où la nécessité lui impose d'effectuer de multiples tâches, peintre en bâtiment, nègre ou secrétaire parlementaire, tout en continuant d'écrire pour lui. En 1914, il se présente (et échoue) aux élections législatives de Sceaux.
Réformé de l'armée alors que la Première Guerre Mondiale éclate, il est chargé par le Quai d'Orsay de représenter la France à l'Exposition Universelle de San Francisco en 1915 et au bicentenaire de la Nouvelles-Orléans. À partir de cette période, il voyage beaucoup - de l'Islande aux îles du Pacifique, de San Francisco au Grand nord canadien - et ces voyages inspireront grand nombre de ses récits d'aventures. Ajoutons aussi le Maroc qu'il connut très bien pour avoir aussi été directeur de la revue France-Maroc.

C'est en 1920 qu'est publié en feuilleton Le Grand silence blanc et en 1921 en volume, un livre qu'il aura écrit en 22 jours, confit-il dans une interview. On le surnomme alors le « Jack London français ». Presque à ce titre, plus que par son statut d'attaché aux Affaires étrangères, il est envoyé en Alaska en 1925 pour décorer de la Légion d'Honneur le missionnaire Monseigneur Grouard. Ce qui donnera en 1926, un récit sur les Oblats de Marie Immaculée : L'Épopée blanche.
Sa carrière d'écrivain voyageur s'arrête prématurément, comme son homologue américain, quelques mois plus tard, à 41 ans succombant à une complication suite à l'opération de l'appendicite.
Voilà donc un homme dont la mort ne fut pas « romanesque » mais la vie, oui.

Hommes et femmes attendant l'arrivée du courrier devant le bureau de poste de Dawson City en 1899 ©Eric A. Hegg

Hommes et femmes attendant l'arrivée du courrier devant le bureau de poste de Dawson City en 1899 ©Eric A. Hegg

Le Grand silence blanc, à la manière des chroniques de Jack London, possède des chapitres courts au style quasi journalistique (le plus long, chapitre 2, fait 38 pages) qui pourraient même être lus séparément. C'est devenu l’œuvre majeure de Louis-Frédéric Rouquette, auteur pourtant prolixe en tous genres : romans et récits, arctiques mais aussi régionaux, pièces de théâtre (de moindre envergure), poésies, articles géo-politiques, et même un roman de science-fiction intéressant : L'homme qui vint... (1921).
Son réalisme historique et géographique a permis à de nombreux lecteurs de découvrir autrement que par London, la vie rude du Grand Nord, dans le Yukon (Canada), et en Alaska (USA). D'autant que peu d'auteurs français avait relayé cet épisode de l'Histoire que fut la ruée vers l'or de Klondike. Parmi eux, on peut citer deux romans écrits à l'époque des évènements : Le volcan d'or, roman méconnu de Jules Verne (article à venir) et Aventures d'un Français au Klondyke de Wilfrid de Fonvieille (article à venir).
Mais comme l'écrivit si bien le poète et critique littéraire Albert Hennequin :

Critique d'Albert Hennequin dans la Revue moderne des arts et de la vie du 15 mai 1921

Critique d'Albert Hennequin dans la Revue moderne des arts et de la vie du 15 mai 1921

Encore aujourd'hui, Le grand silence blanc se lirait avec délice, quel que soit l’âge du lecteur, si Rouquette, malheureusement n'était pas tombé dans l'oubli.
Au Canada, pourtant, ses romans arctiques sont encore lus. Et on peut remercier l'universitaire François-Xavier Eygun, qui continue de citer l'auteur en référence aux aventures littéraires du Grand Nord et qui est l'auteur de deux articles passionnants sur Rouquette (disponibles en PDF) : Le chien Tempest dans deux romans du Grand Nord canadien* et Aventures au Canada : L'Épopée blanche.

*Le Grand silence blanc et La bête errante

Rouquette a-t-il vraiment vécu ses récits ?

Jean-Paul Bouchon dans un article de la revue Rocambole (n°17) paru en 2001 signale à juste titre qu'à la période où Rouquette place son voyage (1916-1917), ce dernier était très sollicité par l'écriture et ses missions professionnelles ce qui laisserait penser qu'il n'ait eu que peu de temps pour s'improviser chercheur d'or. D'ailleurs, dans le récit, son alter ego Freddy parle bien plus d'or qu'il ne le cherche vraiment.
Et Rouquette ne serait pas le premier auteur à avoir « voyagé » de chez lui, le nez plongé dans ses encyclopédies, des journaux scientifiques ou les récits de voyage des autres, une méthode de travail que l'on retrouve chez Jules Verne. Les écrits de Jack London ont pu aussi l'inspirer. Le titre même du livre est un hommage à l'écrivain américain, auteur de la nouvelle The white silence.
Néanmoins, on ne peut nier les voyages de l'écrivain. Même s'il avait passé moins de temps qu'il ne le dit dans ces contrées hostiles, il en ramena des descriptions, des impressions, des expériences qui lui permirent d'élaborer avec justesse ces chroniques. Huit d'entre elles qu'il attribue au sympathique postier Gregory Land, l'archétype du vieux loup solitaire, nostalgique de la grande Ruée (celle du Klondike qui dura trois ans entre 1896 et 1899) résultent vraisemblablement de témoignages recueillis et de documentations. Il ne peut en être autrement puisqu'en 1916, la Ruée vers l'or était terminée depuis plusieurs années. Rouquette n'a donc pu la vivre.

Dawson City vers 1900

Dawson City vers 1900

Concernant les régions traversées, si je me suis heurtée à une topographie changeante au fil des ans, à force de recherches en croisant anciennes cartes, plans, ouvrages de géographie, j'ai pu resituer la quasi totalité des lieux. Les a-t-il lui même tous traversés ? Rien ne l'atteste bien sûr. De fait, de ce qui est des villes, une fois la Ruée passée, elles se sont vidées aussi vite qu'elles s'étaient peuplées et le Dawson de 1916, ne ressemblait plus en rien à celui de 1896.
Par ailleurs, le contexte historique, les faits divers (parfois très subtilement évoqués par quelques mots seulement) restent eux totalement vérifiables.
Finalement, devant tant d'éléments réalistes et véridiques qui font de cette œuvre un incontestable témoignage de son époque, même la scène la plus loufoque dans laquelle des esquimaux chassent le phoque avec des parapluies ressemble à ces anecdotes tellement improbables qu'elles ne peuvent avoir été racontées que par un vrai témoin (avis qui n'engage que la rédactrice).

Ainsi, la réponse à mon questionnement initial se trouve peut-être dans cette interview donnée le 26 avril 1926, quelques semaines avant sa mort prématurée, à la journaliste Marcelle Deffins du journal Les Nouvelles littéraires et artistiques qui s'interrogeait elle aussi sur l'authenticité de ces voyages :

LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE - LE GRAND SILENCE BLANC (1921)


À propos de Jean de Pierrefeu
Au sujet de la véracité de ses voyages, le plus grand détracteur de Rouquette fut Jean de Pierrefeu, écrivain et journaliste, qui le 16 juillet 1925 publia dans la Dépêche un article acerbe et ironique à laquelle le romancier-voyageur répliqua. S'ensuivirent quelques échanges par Dépêche interposée. Rouquette en fut blessé car il revint à plusieurs reprises sur cette accusation lors d'interviews données ultérieurement. (comme dans l'extrait ci-dessus)
 

De nombreuses rééditions... épuisées

Ce succès de l'époque est démontré par un très grand nombre de rééditions tant en France qu'au Canada. Parmi elles, notons en 1928, celle des éditions Mornay, une version magnifiquement illustrée à la gouache par le peintre québécois Clarence Gagnon (hors de prix chez les bouquinistes) dont la couverture rendait hommage à l'imagerie haïda (indiens du Canada et du Nord des USA, très présents dans le roman). En 1951, P. Rousseau s'en inspira sûrement pour la réédition dans la Bibliothèque Rouge et Or. Existe aussi une édition de 1945, illustrée par Watrin. Les croquis sont au fusain légèrement aquarellisés dans des couleurs sombres et tristes (gris, marron). C'étaient peut-être pour le dessinateur une transcription de l’âpreté du climat, de l'environnement et de la dureté de la vie arctique.

Édition de 1928, illustrée par Gagnon (cliquez pour agrandir)Édition de 1928, illustrée par Gagnon (cliquez pour agrandir)
Édition de 1928, illustrée par Gagnon (cliquez pour agrandir)Édition de 1928, illustrée par Gagnon (cliquez pour agrandir)

Édition de 1928, illustrée par Gagnon (cliquez pour agrandir)


Projet feuilletonniste
En 2017, à la lecture de ce roman, j'avais emmagasiné une documentation importante et j'avais pour projet une réédition de ce livre sous forme d'objet hybride, croisant texte et documents, qui aurait pu susciter l'intérêt d'un éditeur. Finalement, le temps a passé et je n'ai pas cherché à le concrétiser. J'ai donc dans mes tiroirs virtuels une version annotée de ce récit.
Un ami qui travaille depuis des années sur un autre récit de voyage de Rouquette, L'Île d'enfer (en Islande) a décidé de le publier sur son site chapitre par chapitre avec cette même démarche d'annotations. J'envisage donc d'en faire autant bientôt. Pensez à vous inscrire à la Newsletter pour être avisés de l'avancée du projet.
 


Si vous êtes impatients ☺
Le Grand Silence Blanc est tombée dans le domaine public. Il est
disponible en ligne ici et dans de nombreuses rééditions en occasion à des prix tout à fait acceptables (hors la version illustrée par Gagnon).
 

Crédits textes ©2017-2020 Herveline Vinchon - Cet article a été initialement écrit en décembre 2017 pour l'ancien blog de la Librairie Soleil Vert et mis à jour en 2020 pour Chronique Terriennes - Ne pas reproduire sans autorisation.

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