[UN RÉCIT, UNE ADAPTATION] KEN GREENHALL - HELL HOUND / BAXTER (1977)

[UN RÉCIT, UNE ADAPTATION] KEN GREENHALL - HELL HOUND / BAXTER (1977)


Quatrième de couverture
Des tueurs pas comme les autres... ou les dents du cauchemar.
Carl était un nazi. Baxter était un tueur. Carl aurait bien aimé que Baxter tue pour lui. Ils appréciaient tous deux la violence, la perfidie, et méprisaient le monde entier, dont ils souhaitaient la mort, par goût et par besoin. Des psychopathes ? Oui, bien sûr. Des assassins comme les autres ? Non. Car Carl était un enfant et Baxter un chien.
 

L'histoire d'Hell Hound de Ken Greenhall (1928-2014), traduite en français sous les titres Des tueurs pas comme les autres et Baxter après la sortie de son adaptation, est narrée par un chien sociopathe, voyeur, nommé Baxter, à la recherche du maître parfait. Tueur en devenir mais jamais sans raison, il partage d'abord les derniers jours d'une vieille femme qui ne l'aime pas et a peur de lui, puis d'un jeune couple qui le fascine par leurs ébats amoureux et un bébé qu'il est bien tentant de noyer et enfin atterrit chez Carl, un enfant qui s'est construit un bunker au milieu d'une décharge.
On suit ainsi son évolution psychologique, ses réflexions sur les hommes et leurs travers ; il confie ses attentes, ses frustrations, tout ça avec un sérieux déconcertant qui force le sourire tant c'est emprunt d'humour noir et décalé.

Quelle est ma force ? C'est une pensée que je n'ai jamais eue auparavant. Et si un matin, alors que la vieille femme se tenait au sommet de l'escalier, elle sentait soudainement un poids à l'arrière de ses jambes ? Et si elle tombait en avant et frappait son crâne contre le bord d'une marche ? Que deviendrais-je si on la retrouvait immobile au bas de l'escalier ?

Ken Greenhall - Des tueurs pas comme les autres (1977)

Toute l'action se concentre dans le même quartier et si le tragique ne pointait pas sa truffe régulièrement, on pourrait se croire dans un épisode de Desperate housewives avec ses maisons bien agencées, les voisins qui s'observent, les gamins qui jouent à la balle... sauf que parmi eux, un se délecte des biographies d'Hitler et d'Eva Braun et trouve en Baxter un complice inattendu pour ses jeux cruels.
À y regarder de plus près, Baxter est loin d'être le plus monstrueux des personnages. Il pourrait même être le plus innocent de tout ce joli monde. L'horreur ne naît pas de lui mais de ces gens, pour certains flirtant avec la folie, d'autres se complaisant dans la faiblesse de l'indifférence. Ce n'est pas le chien mais bel et bien les humains qui sont des psychopathes. La morale du roman est claire.

Ken Greenhall signe une œuvre sociologique sur l'espèce humaine et son rapport à l'autorité et à la soumission, le thème du dominant/dominé étant une constante du roman. D'autres thématiques viennent enrichir l'ensemble : celles du lâcher-prise, de la confiance, de la manipulation. Et les derniers mots de Baxter s'orienteraient (selon certains critiques) subtilement vers la rébellion et l'anarchie :

N'obéissez jamais !


Une reconnaissance tardive
Ken Greenhall eut le plus grand mal à se faire éditer. Baxter, qui devait être le titre original, finit par sortir directement en poche dans le plus grand anonymat sous le titre imposé par l'éditeur Hound Hell (chien de l'enfer). Le roman n'eut aucun succès et ne fut pas réédité. Pourtant avec le temps, il acquit la réputation de « classique perdu de la littérature d'horreur ». Ce n'est qu'en 2017 que Valancourt Books l'ajouta à son catalogue. En France, c'est regrettable, il n'est disponible qu'en occasion soit dans sa première édition chez Gallimard en Super Noire ou dans sa réédition en Série Noire.
 


Adaptation française

Le rélisateur Jérôme Boivin, interviewé par Digital Ciné ©2019 Flavien Bellevue/Digital Ciné (avec leur aimable autorisation)

Le rélisateur Jérôme Boivin, interviewé par Digital Ciné ©2019 Flavien Bellevue/Digital Ciné (avec leur aimable autorisation)

En 1989, ce roman noir a été porté à l'écran par le français Jérôme Boivin sous le titre Baxter avec un scénario de Jacques Audiard.
Sélectionné au festival d'Avoriaz 89, sans rien remporter, il est devenu un classique du cinéma d'horreur des années 80. Une horreur psychologique, décalée des standards sanguinolents ou bourrés d'effets spéciaux, qui nous éloigne de la tentation de le classer parmi les « dog attack movies » classiques. D'autant qu'à aucun moment, on ne voit le chien tuer quelqu'un. Tout est suggéré, aucune scène de violence n'est montrée même pas dans l'affrontement entre Charles et le chien, scène particulièrement insoutenable dans le roman. C'est de cet évitement que nait sans doute la tension latente qui en ressort.
C'est le sentiment d'étrangeté et le suspense qui prédominent, accentués par la voix-off lente et monocorde qui traduit les pensées de Baxter (doublage de Maxime Leroux).

Baxter, le chien de Jacques Audiard, pense, ou mieux encore, porte un regard sur l'univers effroyable qui l'entoure, un regard froid et blanc, un regard lucide.

Antoine de Caunes - Vous permettez que je vous appelle Raymond ?

Baxter et Charles (François Driancourt)

Baxter et Charles (François Driancourt)

L'adaptation est très fidèle. Jérôme Boivin, pour qui s'était le premier long métrage, ne trahit pas le roman. Il se permet juste une narration parallèle (alors que le roman était linéaire et chronologique) : on suit d'un côté Baxter, de l'autre Charles avant que le destin ne les fasse se rencontrer. Quant aux pensées du chien, elles sont reprises dans leur presque totalité par Audiard qui prend la liberté judicieuse de les réordonner pour leur donner encore plus de poids.
Même si le roman reste bien meilleur [avis que ne partagent pas tous les critiques], le film se regarde par curiosité ne serait-ce que pour son audace voire son aspect subversif.
Le réalisateur tentait avec Baxter de renouveler le fantastique français (qui dit fantastique, dit ici chien qui pense, sans quoi le film tient plus du thriller psychologique). Le résultat donne un film atypique, que tout le monde n'a pas apprécié à sa sortie par le malaise qu'il engendrait, sans doute au niveau des questionnements qu'il provoquait et pour lesquels les spectateurs n'étaient pas préparés.
Avec le temps, tout comme la destinée du roman, il a gagné ses gallons auprès des cinéphiles qui continuent à y voir un ovni dans la filmographie française (ou la littérature) tant par son contenu dérangeant que par sa réalisation sobre, épurée.
Il est intéressant de savoir que ce film eut un très bon accueil dans les vidéos-clubs aux États-Unis.


À propos du bull-terrier
Les scènes avec le chien furent compliquées. En effet, les bull-terriers ont la particularité d'être peu obéissants, entêtés, et sans mémoire. Quand le réalisateur criait « Moteur ! », le chien de partait pas. Le budget pellicule fut explosé à chaque séquence avec Baxter.
 


Sources complémentaires
► Le site Pellicules et pourritures nobles : vous y trouverez plusieurs podcasts très détaillés sur quelques films mésestimés. Celui sur Baxter est découpé en 2 parties. Je vous conseille la partie 2 (3h12) plus portée sur la comparaison avec le livre et les critiques. Quelques extraits aussi des interviews de Jérôme Boivin et de Patrick Raynal (ancien directeur de la collection Série Noire), bonus du DVD édité par Canal+. Mr Gravlax, auteur de ces podcasts, fait un travail remarquable d'analyse très fouillée et objective du film. Les cinéphiles les plus chevronnés pourront télécharger l'intégralité d'une durée de 6h40 !!!
► Le site Digital Ciné pour la photo de Jérôme Boivin [Site de passionnés de cinéma que nous conseillons fortement, car comme nous, ils ne sont pas avares de textes documentés, riches, bien écrits et ça fait du bien à la culture]. Notez que Digital Ciné a dans ses tuyaux un projet de documentaire sur Baxter. La photo fournie vient des premières prises de vue. Dès que le projet aboutira nous mettrons à jour cet article.
 


Ken Greenhall
Des tueurs pas comme les autres (Hell Hound, 1977)
♦ Super Noire, Gallimard
Baxter
♦ Série Noire, Gallimard

Jérôme Boivin
Baxter
♦ DVD Blu-Ray, Studio CanalPlus - 83'

 

Crédits images & textes ©2012-2020 Herveline Vinchon - Article publié sur l'ancien blog de la librairie Soleil Vert en juillet 2012 et mis à jour en mars 2020 - Ne pas reproduire sans autorisation

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