10 Juin 2026
Cet article a été initié en préparation du podcast sur les courses-poursuites sur 👉 Foutrack la Playlist de l'Enfer : Les duos.
Si vous nous avez déjà écoutés, David et moi-même, vous trouverez ci-dessous beaucoup de petites choses supplémentaires, et certainement, une pensée et des arguments mieux organisés (ou pas ☺) et même des choses qui m'ont sauté aussi yeux après l'enregistrement (la symbolique des deux voitures qui se croisent... vous comprendrez en me lisant). Les deux, article et podcast, se complètent sur Vanishing Point, mais en plus vous pourrez avoir aussi les commentaires de David. Quant à son choix à lui, il s'agit de Cours après moi, shérif de Hal Needham sortie en 1974, à l'opposé absolu de mon choix, ce qui rend la comparaison assez passionnante.
Dans le podcast nous faisons allusion à Cannonball en intro, et plus tard avec quelques doutes. Nous parlons bien de Cannonball 1: L'Équipée de Cannonball de Hal Needham en 1981 qui a eu 2 suites.
(Pensez à cliquer sur les photos qui suivent dans l'article pour avoir l'aperçu complet).
Résumé
Kowalski (Barry Newman), un livreur de voitures, décide d'effectuer la livraison d’une Dodge Challenger 1970 surgonflée entre Denver et San Francisco en moins de 15 heures, sans s'arrêter. Pour cela, il se maintient en alerte avec des amphétamines et crée tellement de nuisances sur son chemin qu'il finit par avoir la police de trois États à ses trousses. Super Soul (Cleavon Little), un DJ d’un bled perdu du Nevada branché sur les ondes de la police, commence à l’encourager. Kowalski va rencontrer divers personnages sur la route, dont un attrapeur de serpents, deux auto-stoppeurs homosexuels et une hippie nue à moto… Alors que la police se rapproche de lui, des flashbacks nous révèlent des pans de sa vie passée. Arrivera-t-il ou pas à San Francisco ? C’est la question qu’on se pose durant cette folle course-poursuite d’1h30.
Richard C. Sarafian est né à New York. Il a commencé des études de médecine à NYU, mais a changé d'avis. Deux ans plus tard, il se retrouve à Kansas City à la tête d’une petite compagnie de réalisation. Puis, il part pour Hollywood. Il réalise un très grand nombre d’épisodes de diverses séries pour la télévision, surtout des westerns. On lui doit notamment en 1963 un épisode de La Quatrième Dimension : « La Poupée vivante », qui inspirera des franchises comme Chucky et Annabelle. Au cinéma, on lui doit Le Convoi sauvage, un western sorti la même année que Vanishing Point, et Une fille nommée Madonna en 1973. Sarafian a aussi été acteur de second rôle.
Kowalski (Barry Newman) et sa célèbre Dodge Challenger 1970 immatriculée OA-5599 dans le Colorado (©1971 Vanishing Point-Sarafian)
À sa sortie en mars 1971, c'est un échec commercial. Les premiers articles de certains journalistes n’ont pas manqué de critiques acerbes et méprisantes qu’on pourrait résumer ainsi : un film pour adolescents débiles, mal monté, trop peu bavard, un méli-mélo ennuyeux, sans drame classique, ne faisant qu'un étalage de carrosserie et dans lequel chaque flic est stupide ou malveillant. Ils trouvaient, de plus, que les flashbacks n'ajoutaient que de la confusion. Ceux-là sont passés totalement à côté du film.
D’autres ont souligné au contraire que le film ne se regardait pas comme une histoire, mais se ressentait comme une expérience viscérale ; qu’il pouvait aussi s’apparenter à une métaphore puissante de la fin du rêve hippie, Kowalski n'étant pas un héros, mais un homme fuyant une société qui ne lui offrait plus de place. Les mêmes ont loué le montage dynamique. Il est très applaudi par un public pour qui il est un hymne à la liberté
Enfin, tous se rejoignent sur un point : la photographie de John A. Alonzo.
C'est son succès massif en Europe (notamment en Grande-Bretagne et en France) qui a poussé le studio à le ressortir en octobre aux USA en « double programme » avec French Connection de William Friedkin qui venait d'arriver sur les écran. Ce qui lui a permis enfin d'atteindre un meilleur statut.
Après ce petit récapitulatif contextuel dont vous trouverez les sources en fin d’article, je reprends la main avec ma propre interprétation. Mais pour commencer, débarrassons-nous de cette mauvaise tentation de comparaison : Vanishing Point n’a rien à voir avec Easy Rider. Il possède un rythme frénétique et désespéré que le film de Dennis Hopper n'a pas du tout. Les motivations et la façon d’occuper la route sont opposées dans les deux films, et que dire de la fin ? La fin tragique, brutale causée par un acte de violence gratuit d’Easy Rider n’est pas comparable à celle de Vanishing Point. Et ce qui laisse sans voix dans l'un, est plus nuancé dans le second. En fait, tout est question de perspective et, à sa façon, le titre lui-même donne une réponse ou, du moins, un indice primordial : Vanishing point signifie en anglais « point de fuite », traduit au plus près par « Point Limite Zéro », le point où se croisent la fin de la route et l’horizon.
À première vue, Kowalski est un homme ordinaire, peu loquace, qui s’efforce de relever un défi, ce qui explique à la fois l’urgence et la vitesse. Toutefois, il n’échappera pas au spectateur que Barry Newman n’a pas le physique d’un acteur de film d’action rebelle, violent et testostéroné, ni celui d'un acteur espiègle et joueur comme Burt Reynolds dans Cours après-moi Shérif (Smokey and the Bandit, 1977), autre film de course-poursuite, bien plus léger celu-ci. Au contraire, Kowalski est sympathique, peu bavard certes, mais sans rejeter les interactions sociales.
Alors, qu’est-ce qui le motive ? Ce sont en fait les flashbacks qui nous mettent sur la voie. Ils sont loin d’être désordonnés, comme l’ont pensé certains critiques à l’époque. Bien qu’à chaque fois très courts, telles les réminiscences soudaines qu’ils sont, ils nous informent des moments marquants de la vie de Kowalski, dévoilant un personnage hanté par une accumulation d’échecs et de désillusions.
Il devient clair que Kowalski ne cherche pas uniquement à atteindre un but précis, San Francisco ou quoi que ce soit d’autre, mais surtout à laisser derrière lui, le plus loin et le plus vite possible, ses malheureux souvenirs. C’est un homme désenchanté plus qu’un rebelle. Une sorte de romantique qui, au moyen du symbole le plus familier de la société américaine, s'efforce de conduire éperdument pour oublier.
Et quoi de plus iconique qu’une route en ligne droite pointant vers un horizon indéfini, symbole universel d’aspiration à une vie meilleure ?
Son seul ancrage dans la réalité, c’est la voix d’un animateur radio qu’il écoute jusqu’à entendre son propre nom cité à l’antenne. Sa course folle n’a évidemment pas échappé à la police. Et Super Soul, l'animateur de la petite bourgade de Goldfield dans le Nevada, étant constamment branché sur les ondes de la police, voit en Kowalski « le dernier homme libre sur terre ». Chaque fois qu'il envoie un message à destination de Kowalski, la population se mobilise de plus en plus. Par curiosité ou par soutien mais le résultat fait qu'à son insu, Kowalski devient une sorte d’icône, de héros voire de rebelle.
Comme je l"ai évoqué, Kowalski n’est pas un homme hargneux ou vindicatif. Il sourit, se retourne vers un autre conducteur qu’il a battu de vitesse sur une portion de route pour s’assurer qu’il va bien. Ce n’est donc pas un meurtrier, ni même un bagarreur et, au fond, la police n’a pas grand-chose contre lui, à part l’excès de vitesse, le délit de fuite et le refus d’obtempérer (certes c'est déjà pas mal). Mais ils n’ont pas d'autre choix que d’intervenir, tous désarmés qu'ils sont par la conduite effrénée de Kowalski à laquelle ils doivent s’adapter, jusqu’à employer de plus gros moyens. L’intention du réalisateur est moins portée sur la volonté de mettre en échec la police (contrairement à Cours après moi Shérif, cité plus haut) que de montrer la détermination de Kowalski à prendre en main son destin, quels que soient les obstacles. Ce sont deux mondes qui ne peuvent pas se comprendre : la police applique la loi, et Kowalski suit sa trajectoire intérieure.
Dès le début du film, on peut pressentir que la quête de Kowalski sera interrompue. Les premières images du long-métrage montrent une séquence qui ne trouvera son sens qu’à la fin. Elle ne « spoile » pas le dénouement ultime, mais une courte scène qui n’est pas reprise à la fin (c’est en revoyant le film que je m’en suis rendu compte) constitue une sorte de chaînon manquant renseignant sur les intentions finales de Kowalski. Et même si on a pu les envisager, on les relègue vite en arrière-plan, car la tension nous ramène toujours au présent, au temps de Kowalski, pour qui nous avons de plus en plus d'empathie. Il est, malgré lui, devenu un héros transcendé, quelqu’un à qui on s’identifie, quelqu’un qu’on a envie de suivre jusqu’à San Francisco, quelqu’un qui doit atteindre son but et remporter son défi. Avant de se demander : s'il réussissait à livrer la voiture à San Francisco, ne redeviendrait-il pas ce personnage désillusionné, hanté par ses échecs ? Richard C. Sarafian, par un astucieux petit montage donne une autre clé au téléspectateur attentif. A un moment, il fait se croiser deux Kowalski. Le premier revient de San Francisco avec une Mustang noire en direction de Denver. L'autre est déjà reparti avec la Dodge blanche à livrer à San Francisco. Cette séquence appuyée par un arrêt sur image lorsque les deux voitures sont côte à côte, est une splendide métaphore du retour vers le passé (voiture noire) et de la quête d'un avenir meilleure (voiture blanche).
Quand tout se referme sur lui, que c’est bel et bien l’impasse, que dit ce sourire sur les lèvres de Kowalski avant d’appuyer sur l’accélérateur ? Ne vous rappelle-t-il pas celui qu'échange Thelma et Louise, en se tenant la main, dans le film éponyme de Ridley Scott (1991) avant de plonger dans l’abîme ? Le but ultime, la libération ?
Ce qui importe, c’est que du point de vue du réalisateur Richard C. Sarafian et du scénariste cubain Guillermo Cain, la dimension mystique a délibérément accompagné Kowalski tout du long, avec la vitesse comme rédemption. Comme ce genre d’épopée existentialiste pratiquement intemporelle est affaire de perception et de ressenti personnel, il est normal que nous ne l’appréciions pas tous de la même façon. Mais les journalistes (vous savez les méchants critiques du début) qui n'ont pas perçu cette intention du réalisateur sont passés à côté d’un film d’une grande profondeur.
S'il va assez vite, peut-être pourra-t-il passer de l'autre côté.
Scène coupée à la sortie du film : Charlotte Rampling dans le rôle de l'auto-stoppeuse (©1971 Vanishing Point-Sarafian)
On peut aussi évoquer les personnages que croisent Kowalski et qui ont un rôle précis dans l’ordre de leur apparition. Ils sont souvent les déclencheurs des flashbacks mais aussi parfois leurs pendants positifs ou à minima l’occasion pour Kowalski de faire autrement, ou mieux. Ils sont parfois assez lunaires, comme cette jeune hippie qui évolue nue sur sa moto, le couple d’arnaqueurs homosexuels ou le chasseur de serpent. Mais bizarrement, il en est un qui a été coupé au montage final : celui de l’auto-stoppeuse jouée par Charlotte Rampling, soi-disant parce que, selon la production, personne ne comprendrait la métaphore que son apparition de nuit, et presque spectrale représente. Ce qui me fait sourire, car il y a tellement de trucs bien plus évidents qui ont échappé à certains critiques. Enfin, heureusement, aujourd’hui on peut voir le film dans son entier et je ne l’imagine pas sans cette scène qui complète le cheminement mystique élaboré par Cain et Sarafian.
Il y a quelques années Quentin Tarantino a rendu hommage à Vanishing Point dans son film Boulevard de la Mort, sorti en 2007. La seconde partie du long-métrage suit un groupe de quatre filles, dont deux cascadeuses. Ces dernières dénichent une Dodge Challenger 1970, le modèle mythique que conduit Kowalski — clairement énoncé dans les dialogues —, en vue de pratiquer une cascade périlleuse.
Et en parlant de cascades, citons Cary Loftin et Louis Elias, les coordinateurs de cascades de Vanishing Point, qui ont géré les nombreuses manœuvres automobiles avec une habileté extraordinaire pour un impact visuel renforcé. Ils ont utilisé huit Dodges au total.
Sur le plan photographique, tout le monde s’accordait hier et encore aujourd’hui pour encenser le travail de John A. Alonzo. De nombreux plans larges et fixes saisissent des paysages à couper le souffle. Le film ayant été tourné dans plusieurs États de l’Ouest (Colorado, Utah et Nevada), on a droit à un festival de paysages désertiques, de routes en ligne droite et de bourgades perdues.
/image%2F3636981%2F20260527%2Fob_e4048f_0337-vanishing-point-1971-lr.jpg)
Cette article vient en complément de : 👉 la chronique sur le film Vanishing Point de Richard Sarafian (1971) INTRO Si Wikipédia et IMDb offrent d'excellents repères pour lancer une recherche ...
https://chroniquesterriennes.com/2026/05/lieux-de-tournage-vanishing-point-1971.html
/https%3A%2F%2Fmedias.podcastics.com%2Fpodcastics%2Fepisodes%2F6784%2Fartwork%2Fles-doubles-programmes-de-foutrack-courses-poursuites-foutrack-la-playlist-de-l-enfer-custom.jpg.62f73767793f3e9f4322c49ec71a8391.jpg)
Les Doubles Programmes de FouTrack : COURSES-POURSUITES
Un duo de choc vous attend aujourd' hui : Erwelyne & David un à bord de sa dodge challenger et l' autre à bord de sa transamerica noire La Carsploitation sera mis à l' honneur ; Deux films au ...
|
|
Crédits images : Captures d'écran ©1971 Vanishing Point-Sarafian) et texte ©Mai-Juin 2026 Erwelyn - Ne pas reproduire sans autorisation
Commenter cet article