📚🎬 GRACE METALIOUS - PEYTON PLACE (1956)

📚🎬 GRACE METALIOUS - PEYTON PLACE (1956)


Quatrième de couverture
Peyton Place, la petite ville américaine, immobile et blanche entre ses deux églises, s'anime soudain. Les enfants sortent de l'école... Parmi eux, Allison Mackensie, petite fille aux yeux innocents et douloureusement interrogateurs, et Selena Cross qui, à treize ans, a déjà la sombre beauté des gitanes. Deux amies que tout, pourtant, devrait séparer : l'une va regagner la froide maison des beaux quartiers où sa mère cache le secret de sa naissance ; l'autre, dans une misérable cabane de la zone, va affronter les violences d'un beau-père alcoolique... Les lecteurs de cette fascinante chronique découvrent les drames cachés d'une petite ville de la Nouvelle-Angleterre. Derrière les rêves et les espoirs de deux adolescentes gronde déjà un univers de passions et de haines…
 

Je ne connaissais de nom que le feuilleton diffusé entre 1964 et 1969 sans avoir vu un seul épisode. Pourquoi mon attention s'est portée sur le livre (puis le film de Mark Robson) ? Hasard, curiosité, un titre qui claque bien « Peyton Place » ? toujours est-il que je l'ai ouvert. J'aurai l'occasion de revenir sur le feuilleton qui dénature tellement le roman de Grace Metalious, mais je préfère m'attarder sur l’œuvre originale qui a fait couler beaucoup d'encre à sa sortie tant il choqua la bienséance et le puritanisme américains. Et comme je n'en savais rien moi-même, j'ai eu plusieurs fois du mal à m'imaginer ce titre écrit dans les années 50. Loin du soap-opera télévisuel qui trahit l’œuvre (l'auteure étant décédée avant la diffusion, elle a dû se retourner dans sa tombe), cette chronique d'une petite ville et de ses habitants abordent des sujets aussi larges que le plaisir féminin, le viol, l'inceste, l’adultère, l'alcoolisme, le handicap, les frustrations, le suicide, le voyeurisme, l'hypocrisie, la religion, le féminisme, les secrets de famille, le racisme, la lutte des classes, le libéralisme, la pauvreté...
À sa sortie, le roman fit scandale. Imaginez l'Amérique des années 50 sous la coupe d'un J. Edgar Hoover, qui s'était donné comme objectif d'éradiquer tout pervers, obsédés sexuels et dégénérés. Comment pouvait-on alors déverser autant de lubricité et d'ignominies dans un roman évoquant une petite ville du New Hampshire où n'importe qui pourrait se reconnaître. Car oui, Peyton Place est un microcosme de toute la noirceur de l'humanité. On y voit ce qui est normalement tu. Et cela n'a pas été du goût de tout le monde.
Pourtant, en 1956, Peyton Place devint un best-seller. Les jeunes gens, qu'on redoutait se voir corrompus par une telle lecture, se retrouvaient en secret pour se lire des passages savoureux, alors que certaines librairies affichaient sur leurs vitrines :

Nous n'avons pas « Peyton Place ». Si vous le voulez, rendez-vous à Salem.

; et que le livre était interdit dans les bibliothèques municipales. Boycottée par les uns, encensée par les autres, Grace Metalious assoit sa notoriété.

dans « Combat : organe du Mouvement de libération française » du 27 décembre 1957

dans « Combat : organe du Mouvement de libération française » du 27 décembre 1957

Elle donnera une suite à ce roman en 1959 (Retour à Peyton Place) et écrira d'autres romans qui n'auront pas le même impact. Toutefois, sa qualité d'écrivain est reconnue. Si la majeure partie des critiques descendent autant le texte que l'écriture, d'autres s'accordent à apprécier la plume. Il est juste dommage qu'elle se soit employée à un tel brûlot. Dans l'univers de l'édition et de la critique littéraire, le livre amena la réflexion de ce qu'est ou pas la littérature. Bonne, mauvaise, populaire, intellectuelle ? Peyton Place était forcément de la « basse » littérature. On remarquera que le sujet n'a pas du tout évolué de nos jours où l'on continue à catégoriser genres et lecteurs.
Et Grace Metalious de répliquer justement :

Si je suis un mauvais écrivain, alors il y a vraiment beaucoup de gens qui ont mauvais goût.

Outre cet érotisme et cette liberté de ton et de réflexion sur la sexualité de la jeunesse et des femmes en particulier, le roman a une dimension sociale qu'il ne faut pas écarter. Or la mémoire collective s'arrête aujourd'hui précisément à son unique aspect pseudo-érotique. Quelle erreur ! Le roman s'ouvre sur la description de la ville, de 3675 âmes, tout en y croisant les premiers personnages. On se balade dans le centre-ville avec son quartier commerçant, sa rue principale, ses deux écoles, ses deux églises (catholique et protestante), ses maisons bien ordonnées jusqu'à la périphérie où se dressent les cabanes de la zone, où la pauvreté est apparente, où les moutons côtoient les poulaillers, où les canalisations d'eau n'arrivent pas encore faute de moyen des « zoniers ». L'assainissement de la ville est un sujet qui restera en filigrane jusque dans le problème des cabinets extérieurs ; tout comme le sujet de l'élévation sociale, du libre-arbitre, de l'éducation.
Les sujets sont trop vastes pour une simple chronique. Mais on peut dire qu'ils sont tous portés par des personnages passionnants qu'ils soient bons ou mauvais, pauvres ou riches, hommes ou femmes, héroïques ou lâches (bien sûr, c'est plus nuancé). Certains comme la « veuve » Constance MacKenzie, le Dr Swain ou le frustré Norman Page sont ceux qui sont les plus complexes et ils sont décrits avec une fine psychologie. Allison MacKenzie est sans doute la plus représentative de la femme en recherche d'elle-même et de son destin, celle qui vivra le plus de mutation. Quant à Selena Cross, inspirée d'un fait réel, est bien sûr marquante pour ce qu'elle subit mais aussi par sa détermination à sortir de sa condition sociale. Toutefois, sa mère, Nellie, l'est aussi à bien des égards, symbolisant sans doute l'apogée de la détresse.
J'aimerai ajouter l'ombre de Samuel Peyton, un nègre libéré de sa condition d'esclave, devenu riche, qui serait à l'origine de la création de la ville en y bâtissant un château avant que les premières maisons ne s'installent dans la vallée. N'y a-t-il pas plus paradoxal qu'une ville conservatrice qui doit néanmoins son nom à un homme noir ? Paradoxe, racisme, ambiguïté religieuse sont aussi évoqués au travers du révérend Fitzgerald irlandais, faussement protestant, marié à une femme qui hait les irlandais et les catholiques. Et on pourra lire en parlant du nouveau directeur de collège, Tomas Makris :

Un Grec ! Alors que nous avions déjà toute une colonie de Polonais et de Canadiens* qui travaillent dans les usines. Nous n'avions pas besoin d'un Grec !

* Dans le roman, les zoniers vivaient du travail du bois. La Nouvelle-Angleterre étant limitrophe du Canada, beaucoup de bûcherons canadiens passaient la frontière pour trouver du travail. Quant aux Polonais, ils faisaient partie de la première vague d'immigration fuyant la famine ou/et la persécution des juifs à la fin du 19e siècle. Ceux de Nouvelle-Angleterre y été venus pour les nombreuses usines de textiles et de filatures.

Ainsi, rien n'est simple à Peyton Place, mais tout y est passionnant et passionné.
On y trouvera aussi une allusion à Harriet Beecher Stowe et sa célèbre Case de l'Oncle Tom publiée en 1852, et à Walter Winchell, célèbre journaliste et chroniqueur amateur de rumeurs à parfum de scandale.
Dans l'édition française, il ne faut pas éclipser la postface d'Ardis Cameron, auteure de Unbuttoning America, a biography of Peyton Place - non traduit en France -  riche en éléments contextuels. J'en évoque certains ici mais je vous invite à la lire dans son intégralité. Le parcours du combattant pour trouver un éditeur (en l’occurrence, une éditrice) à ce livre est là encore affaire d'engagement féministe.
Pour l'anecdote, la seule modification consentie par l'auteure avant publication a été de remplacer un père incestueux (pourtant inspiré d'un fait divers réel) en un beau-père.

Grace Metalious (1924-1964)Grace Metalious (1924-1964)

Grace Metalious (1924-1964)

Ceux d'entre vous qui en auront envie pourront également s'intéresser à la courte vie de 👉 Grace Metalious (à noter que le wiki anglais est plus complet) et qu'une biographie écrite par Emily Toth est disponible sur archive.org 👉 Inside Peyton Place : the life of Grace Metalious (1981). Mère de famille, pauvre, boursoufflée par l'alcool, elle meurt en février 1964 d'une cirrhose à 39 ans. Tout comme son roman, son enterrement fut le sujet d'une plainte de quelques personnes qui ne voulaient pas la voir intégrer le cimetière de Gilmanton, petite ville du New Hampshire, où elle s'était installée avec sa famille.

Elle n'aura donc pas eu l'occasion de voir son œuvre engagée, sulfureuse pour certains, dénoncée par le clergé, adaptée en feuilleton télévisé entre 1964 et 1969.  C'est sans doute mieux ainsi car il gomme tous les aspects polémiques du roman. Pas de masures délabrées, pas de noirs, pas d'inceste (la famille Cross est tout simplement rayée de l'histoire) ; tout il est beau, tout il est blanc et tout il est conservateur. Et pire, certains personnages sont absents, d'autres changent de métier (ainsi le Dr Swain devenu journaliste n'a plus à se faire de la bile sur la question de l'avortement)... bref, appauvrie de toute l'essence du texte de Grace Metalious, le feuilleton n'a plus rien à voir. Les fils narratifs sont ramenés à des histoires romanesques sans grandes profondeurs même si des critiques s'outrèrent quand même de certains thèmes sexuels évoqués. Le curseur de tolérance chez les américains étant très bas sur ces questions, ce n'est guère surprenant. Si je n'avais pas eu connaissance du roman, j'aurais probablement apprécié ce soap-opera très populaire qui vit naître certains acteurs comme Mia Farrow ou Ryan O'Neil et mit au casting de nombreuses guest stars au fil des épisodes (Leslie Nielsen, Gena Rowlands). Mais j'ai préféré me reporter sur la première adaptation du roman, au cinéma celle-ci, sortie en 1957, bien plus fidèle au Peyton Place de Grace Metalious même si déjà, elle était édulcorée.

ADAPTATION

LES PLAISIRS DE L'ENFER (PEOPLE OF PEYTON PLACE, 1957) DE MARK ROBSON

Le film a été tourné à Camden dans le Maine Le fronton d'entrée de la ville avait été modifié pour l'occasion.
Le film a été tourné à Camden dans le Maine Le fronton d'entrée de la ville avait été modifié pour l'occasion.

Le film a été tourné à Camden dans le Maine Le fronton d'entrée de la ville avait été modifié pour l'occasion.

Le film de Mark Robson sort un an après le roman. Ce réalisateur qui a collaboré avec Jacques Tourneur et Orson Welles est capable de s'adapter à toutes les situations. Du film d'horreur au film catastrophe, du film de guerre au thriller, sa filmographie d'une trentaine de films est un patchwork de genres et compte des classiques tel que Le champion (1949), Plus dure sera la chute (1956) ou l'Auberge du sixième bonheur (1958). Il a fait tourner Dana Andrews, Ingrid Bergman, Humphrey Bogart, Kirk Douglas, Trevor Howard, Curd Jürgens, Boris Karloff, Grace Kelly, Paul Newman, Frank Sinatra, Rod Steiger, et tellement d'autres.
Il offre à Lana Turner, dont la carrière commençait à décliner à l'âge de 36 ans, le rôle de Constance MacKenzie qu'elle saura interpréter avec justesse. Tomas Makris est joué par Lee Philips, qui n'a rien de la virilité exprimé dans le roman.

Lana Turner (Constance MacKenzie) et Lee Philips (Tomas Makris)

Lana Turner (Constance MacKenzie) et Lee Philips (Tomas Makris)

C'est le personnage de Rod Harrington joué par Barry Coe qui hérite des scènes les plus torrides.

Barry Coe (Rodney Harrington) et Terry Moore (Betty)

Barry Coe (Rodney Harrington) et Terry Moore (Betty)

Russ Tamblyn (West Side Story) fait un sympathique Norman Page. Mais, la scène de voyeurisme et de cruauté envers un animal exprimant sa frustration a été supprimée.Le pire étant le choix de Hope Lange, une jolie actrice blonde à la peau laiteuse, bien loin de la Selena Cross du roman, à la peau tannée par la vie au grand air.

Russ Tamblyn (Norman Page) et Diane Varsi (Allison MacKensie)

Russ Tamblyn (Norman Page) et Diane Varsi (Allison MacKensie)

Malgré le polissage de quelques caractères forts et de scènes ambivalentes, Mark Robson et le producteur Jerry Wald, connu pour adapter des livres controversés, ne se défilent pas devant les thèmes graves évoqués dans le roman. Il y a quelques ajustements - Rod qui meurent bêtement dans un accident de voiture est moins héroïque que celui du film qui tombe sur le champ de bataille (la Seconde Guerre mondiale a éclaté) -, quelques effacements - Kathy qui se fait arracher un bras mais qui malgré le handicap élève son enfant était peut-être une image trop violente, l'amputation touchant une femme -,  oubliée la rivalité entre les deux églises catholique et protestante et gommage du révérend Fitzgerald écartelé entre deux religions. Il manque aussi les réflexions personnelles des personnages auxquelles Grace Matelious nous permettait d'accéder. Cette dernière qui avait vendu ses droits et qui n'avait donc eu aucune influence sur le scénario, réagit néanmoins avec bienveillance, signalant juste qu'il y avait matière à aller plus loin.
L'accueil par le public est immédiat. Que les spectateurs aient lu ou non le roman, ils apprécièrent ce qu'ils virent. Au point qu'à sa sortie People of Peyton Place enregistra la plus belle progression d'entrées en un temps record par rapport aux autres films sortis au même moment et il fut nominé dans neuf catégories aux Oscars de la même année.

Personnellement, j'ai adoré le film que j'ai essayé de regarder avec le plus grand détachement possible par rapport au livre. Il est impossible d'être totalement libérée des comparaisons, comme je l'ai démontré ci-dessus mais en toute objectivité, c'est un sacré bon film dramatique avec de belles prestations d'acteurs et une très belle photo.
Il ne vous dispense pas de lire le roman, mais il reste au plus proche des intentions de l'auteure contrairement au feuilleton qui sortira quelques années plus tard.

Pour en savoir plus, regardez ce très bon documentaire sur le film avec extraits d'une interview de Grace Metalious [en anglais]


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