4 Avril 2026
George Albert Smith (1864-1959) est un inventeur et réalisateur anglais. Contemporain de Georges Méliès et des frères Lumière en France, et de Thomas Edison aux États-Unis, il apporte lui aussi sa pierre à l'édifice des innovations de cette nouvelle attraction en devenir : le cinéma.
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Je me suis arrêtée sur un de ses tout premiers films, The Kiss in a Tunnel (durée 75 secondes — me lire sera bien plus long), parce que j'aime les trains, les décors naturels et les premières expériences filmiques. À cela est ajoutée une séquence plutôt osée pour l'époque : un couple dans un compartiment de train profitant de l'obscurité d'un tunnel pour échanger un baiser (I'm shocked ☺), l'ensemble dans un montage audacieux.
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Au cours de mes recherches j'ai découvert qu'il s'agissait vraisemblablement d'un des tout premiers exemples de stock-shot* car la séquence extérieure du train n'a pas été filmée par G. A. Smith, mais par Cecil Hepworth (1874-1953) sous le titre View from an Engine Front - Train Leaving Tunnel. Smith s'est contenté de transformer ce film documentaire en un récit romanesque grâce à un judicieux montage qu'on appellera dès lors « narratif ». Ainsi Smith scinda la séquence de train empruntée à Hepworth à l'endroit où ce dernier avait coupé au montage le long passage dans l'obscurité du tunnel, pour y intégrer une scène tournée séparément, en studio.
*Images ou séquence vidéo empruntée à des documents d'archives (films, documentaires, reportages, épisodes précédents, etc.) et insérées dans une autre œuvre.
La première chose qui a dû surprendre le spectateur, c'est cette vue dite « fantôme » (phantom shot en ang.) utilisée par Hepworth. Le procédé était simple mais inédit : une caméra placée à l'avant de la locomotive permettait de voir le paysage défiler comme si l'on était soi-même aux commandes de l'engin. Technique de prise de vue subjective qui n'a plus rien d'extraordinaire aujourd'hui mais qui devait être à l'époque très impressionnante.
Nous entrions dans le tunnel, passage au noir, puis une fois à l'autre bout, le paysage se révélait en approchant de la sortie : du noir à la lumière pour ensuite fixer le décor extérieur, mise au point des plus capricieuses à l'époque.
La scène du baiser intégrée par George Albert Smith en a choqué quelques-uns dans l'Angleterre victorienne et puritaine où toute démonstration de ce genre était jugée obscène. Alors qu'aujourd'hui nous observerions un couple s'embrasser dans la rue sans réagir, à l'époque c'était totalement dépourvu de bienséance. C'est aussi parce que ces nouveaux cinéastes s'essayaient à toutes formes de représentations sociales qu'il fut d'ailleurs créé plus tard un comité de censure. À l'instar de la censure américaine qui trouvera son apogée avec le code Hays à partir des années 30 jusque dans les années 60.
En arrière-plan un décor d'une portière et de deux vitres a été peint définissant les limites du compartiment voyageur exigu. L'homme et la femme ne sont pas assis le dos bien enfoncés sur leur banquette respective comme le seraient des inconnus se faisant face. Leur posture est légèrement courbée l'un vers l'autre et la tendre intimité du couple se manifeste par une succession de petits gestes, de sourires plus espiègles que gênés et de taquineries échangés subrepticement.
George Albert Smith qui se met en scène dans le rôle de l'homme fait face à l'actrice Laura Bayley qui n'est autre que sa femme à la ville. La scène jouée par un vrai couple a sans doute aidé à calmer les esprits échauffés.
Mais il va de soi que mariés ou non, cela ne change rien à la discrétion imposée par la société anglaise. D'où ce paradoxe cocasse : le couple profite de l'obscurité du tunnel pour s'embrasser en pleine lumière. Le compartiment voyageur, en passant dans un tunnel devrait s'obscurcir d'autant que les rideaux des fenêtres (peints) sont ouverts. Au contraire, la scène est emplie d'une lumière artificielle très forte quasi anachronique. Est-ce que ce contraste, voire erreur, était voulu ? Je ne sais pas mais un siècle plus tard, il révèle un pied de nez à la pudique société anglaise du 19e siècle : éclairons d'autant mieux ce qui n'est pas montrable en rendant la scène extrêmement lumineuse.
Les studios GAS Films (1900-1904) de George Albert Smith étaient situés dans le park St Ann's Well Gardens à Brighton (Source image : brightonhistory.org.uk)
Le tunnel au travers duquel on passe est celui de Clayton, situé sur la ligne de chemin de fer « London, Brighton and South Coast Railway », à environ six miles de Brighton, dans le West Sussex. On retrouve sur des photos plus récentes le numéro 669 parfaitement lisible sur le côté droit du portail (sud). Brighton, station balnéaire en constante recherche d'attraits touristiques, a été le berceau de ce que l’historien français du cinéma Georges Sadoul a appelé « l'École de Brighton ». Ce courant a rassemblé de nombreux cinéastes et producteurs anglais. Et on ne s'enquiquinait pas à tourner loin des studios. Smith et Hepworth travaillaient à Brighton. La voie ferrée qui y passe était donc un parfait lieu de tournage.
Il est probable que le portail sud, sans aucun intérêt architectural, ait été privilégiée pour des questions techniques. La ligne droite de la voie ferrée à cette endroit permet à la caméra de bien cadrer l'entrée. Au nord, la voie s'incurve et l'apparition du paysage est beaucoup plus spectaculaire au sortir du tunnel. Parfait pour la touche sensationnaliste.
Détail d'une carte de la ligne Brighton-Londres @1994 Civil Engineering Heritage Southern England - Vue aérienne ©2026 Google Earth
Alors que rien dans le film ne nous le laisse deviner, ce tunnel est célèbre pour bien des raisons. Outre qu'il est le plus long tunnel de la ligne Brighton-Londres, l'architecture de son portail nord ressemble à un château médiéval avec des tourelles et l'entrée est matérialisée par une voûte en ogive style gothique. Malheureusement le sens du trajet dans le film - du sud au nord - la laisse invisible aux spectateurs.
Un Pullman Express sortant par le nord du tunnel de Clayton en 1905 (Sussex Rail Postcard) - La voûte en forme d'ogive @1938 British-Pathé (Capture d'écran)
À ce qui a été dit longtemps, le portail nord de style médiéval a été construit ainsi en 1841, non pas pour la défense, mais pour rassurer les riverains, ceux-là même qui, quelques années avant, s'étaient rassemblés en une association anti-tunnel. L'idée fut donc d'enjoliver cette entrée. Et effectivement dans la belle campagne anglaise environnante les tourelles étaient du meilleur effet. On peut y voir une autre motivation : une œuvre promotionnelle pour attirer les investisseurs car il était le seul portail sur cette ligne bien visible de la route à péage de Brighton.
L'autre particularité du portail nord, c'est une maison située entre les deux tourelles. Elle a été bâtie neuf ans plus tard pour servir vraisemblablement de mess pour les ouvriers d'entretien des voies. Elle devint ensuite la maison du gardien du tunnel chargé de veiller à la signalisation.
Et enfin, le drame ! Le 25 août 1861, un système automatique de signalisation défectueux ce jour-là et l'erreur humaine du garde-voie de l'époque, qui a agité son drapeau trop tard, ou dont le signal a été mal interprété, provoquèrent une terrible catastrophe ferroviaire dans le tunnel à environ 275 mètres de l'entrée sud entre trois trains dans laquelle périrent vingt-trois personnes, et 176 passagers furent blessés gravement : membres broyés, brûlures et mutilations en tout genre. Dans les morts ou les survivants beaucoup furent ébouillantés par la vapeur brûlante projetée par l'explosion de la troisième locomotive.
Le train avec vue fantôme est quasiment à l'arrêt et le train croisant sort très lentement du tunnel (Captures d'écran)
Cette tragédie eut pour conséquence l'amélioration du système mais par prudence les conducteurs de trains prirent l'habitude de ralentir à l'approche du tunnel. Comme le montre très bien le film d'Hepworth : le train avec la caméra est quasi à l'arrêt durant les premières secondes semblant vouloir laisser passer le train croisant qui sort du tunnel, lui aussi très lentement. Même si le réalisateur a pu demander au conducteur de ralentir (15 ou 20km/h) pour que la caméra capte bien la lumière, ce comportement prudent s'appliqua encore longtemps après le crash, pour une raison simple : certes les voies ferrées permettent bien à des trains de se croiser mais la visibilité dans le tunnel étant nulle* avec en plus les risques de se retrouver dans la fumée des locomotives à vapeur laissée par le train d'en face (voir photo ci-dessus), plus personne ne se risquait a y entrer à pleine vitesse (60-80km/h).
Aujourd'hui, avec l'avènement de l'électricité, des dizaines de trains le traversent chaque jour. Ils foncent sans s'arrêter ni ralentir à 140km/h.
Dans la maison du gardien, devenue une résidence privée depuis 2010, ou en posant son oreille sur les briques du tunnel, on peut encore entendre des cris et des bruits de métal tordu, réminiscences fantomatiques de l'accident de 1861. Vous l'avez compris, le tunnel de Clayton est aussi connu pour être hanté.
*Initialement, le tunnel de Clayton était éclairé avec des lampes à gaz mais les trains en mouvement les étouffaient souvent, de sorte que les lampes ont finalement été abandonnées.
(Cliquez pour agrandir) Illustration de la catastrophe ferroviaire de Staplehurst du 9 juin 1865 - Couverture The Signal-Man
On peut aussi citer pour terminer, la nouvelle de Charles Dickens Le Signaleur (The Signal-Man, 1866). Le traumatisme du crash de 1861 était encore immense quand il a écrit ce texte cinq ans plus tard. De plus, un an plus tôt, Dickens avait lui-même survécu à la catastrophe ferroviaire de Staplehurst du 9 juin 1865* qui tua dix personnes et en blessa une quarantaine après que le train ait déraillé en traversant un viaduc. L'écrivain s'est inspiré à la fois de son histoire personnelle et du drame de 1861. La nouvelle met en scène un signaleur hanté par des visions de spectres à l'entrée d'un tunnel sombre. Chaque apparition précède une catastrophe ferroviaire.
*Charles Dickens est mort cinq ans jour pour jour après cet accident, le 9 juin 1870.
Ainsi en cherchant le lieu de tournage de ce film de 75 secondes, plus par curiosité que par intérêt architectural - je vous ai expliqué que le portail le plus intéressant n’apparaissait pas à l'image - En tout cas, j'ai de nouveau trouvé plein de belles surprises.
Pour conclure, The Kiss in a Tunnel, avec la technique de vue fantôme de Cecil Hepworth et la scène du baiser ajoutée par George Albert Smith forme un récit qui nous en dit beaucoup sur l'histoire du cinéma, sur la société victorienne de la fin du 19e siècle et aussi, comme nous l'avons vu avec le comportement des trains à l'image, sur l'histoire tragique liée au tunnel choisi comme lieu de tournage.
Crédits textes ©2026 Erwelyn - Ne pas reproduire sans autorisation
Pages Web :
👉bloodandcustard.com : Clayton Tunnel
👉lasaveurdesgoutsamers.com : l'école de Brighton et autres pionniers britanniques
👉brightonhistory.org.uk : Brighton & Hove Film Studios
Presse :
👉The Brighton Patriot and South of England - Daily News - The Essex Herts and Kent Mercury - The Morning Chronicle - The Times sur Newspapers.com™
Bibiographie :
Oswald Stevens Nock Historic railway disasters (1987)
Rosa Matheson Terror in the Tunnels Britain's dangerous railway history (2017)
Charles Dickens Le Signaleur (The Signal-Man, 1866)
Vidéos :
👉The railway tunnel that's also a castle that's also a house that's also haunted - Clayton Tunnel (Anglais) [4:36]
👉House On Tunnel Issue Title - Bolts And Bars (1938) - Pathé British (Anglais) [0:37]
👉Tunnel House (1948) - Pathé British (Anglais) [0:52]
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