🎬 JIMMY JANET - LOUBROU (2021) [PORTRAIT & COURT-MÉTRAGE]

🎬 JIMMY JANET - LOUBROU (2021) [PORTRAIT & COURT-MÉTRAGE]

ÉDITO

Je connais Jimmy Janet depuis que je connais LEA (👉 Les Échos d'Altaïr) et son créateur Hervé Besson. Courant 2013, je suis tombée sur ce site remarquable traitant de cinéma. Je n'ai pas tardé à découvrir qu'il était géré par des passionnés calédoniens. Ce qui expliquait les rubriques dédiées à l'actualité science-fictive à Nouméa. J'y ai contribué un peu puis pris du recul, par manque de temps. Mais nous sommes restés en contact et le hasard nous rapproche de nouveau par notre contribution ponctuelle au podcast 👉 Foutrack La Playlist de l'Enfer.
Le cinéma calédonien est méconnu. Pourtant, il existe. Mais sa démocratisation a été très chaotique. Et la professionnalisation des initiatives amateures longue. Jusque dans les années 2000, c'est un cinéma plein d'intentions mais restreint par des moyens réduits qui ne permettent pas toujours d'être produit. En 1986, Hervé Besson crée le Sci-Fi Club qui réunit des jeunes passionnés de cinéma de genre, et qui, inspirés en partie par Paul K. Dupré (1939-2019), le pionnier du cinéma calédonien, se lancent dans la réalisation de courts-métrages amateurs. Jimmy Janet est de ceux-là.

JIMMY JANET [PORTRAIT]

Jimmy Janet (JJ) est né en 1971 de parents berrichons. Sa famille déménage en 1982 en Nouvelle-Calédonie. Très tôt, il s'intéresse au cinéma et à ses techniques. En 1986, alors que la Calédonie est secouée par les évènements entre opposants et partisans de l'indépendance, il rejoint le Sci-Fi Club créé par Hervé Besson, passionné comme lui de science-fiction et de fantastique depuis son plus jeune âge. Jimmy et ses amis s'essaient à leurs premières vidéos amateures. Il s'agissait surtout de courts-métrages en « tourné-monté » avec les joies du montage VHS de l'époque. Dans les années 90, JJ anime sur RLS (Radio Latitude Sud) une émission musicale dédiée au punk-metal. Il sera le premier à passer sur les ondes calédoniennes de la musique death metal.
En 2006, il intègre l'équipe du blog d'actualités musicales Le cri du Cagou et depuis 2010, participe activement au blog Les Échos d'Altaïr créé en 2009 par son toujours acolyte Hervé Besson. Il y tient plusieurs rubriques sous le pseudo Trapard [j'en cite 2 que j'aime particulièrement : « Robot-Craignos » et « Utopic Fashion »]

Jimmy Janet et Hervé Besson sur le stand des Échos d’Altaïr au Week-end Geek 2013 © Les Échos d'Altaïr

Jimmy Janet et Hervé Besson sur le stand des Échos d’Altaïr au Week-end Geek 2013 © Les Échos d'Altaïr

Désireux de promouvoir la culture locale - cinéma, art, musique -, JJ est reconnu comme spécialisé dans l'histoire du cinéma calédonien des premiers films amateurs des années 50 jusqu'à aujourd'hui. Il est aussi intervenant en audio visuel. Ses réalisations sont de genres assez variés allant du documentaire sur la culture locale à des courts-métrages de genre amateurs ou professionnels. Et il a aussi créé une « émission » : Bienvenue chez les krells où il invite ses amis de Nouvelle-Calédonie et d'ailleurs à présenter leurs coups de cœur cinématographiques.

AVANT LOUBROU

La genèse de ce court-métrage se trouve sur le site des Échos d'Altaïr. En 2014, l'idée est lancée de l'écriture d'une nouvelle participative (qui compte aujourd'hui sept chapitres). JJ sous le pseudo de Trapard amorce « cette histoire sans fin » titrée Arc-Boutage, avec un premier chapitre aux inflexions fantastiques, prenant sa source dans le Berry familial :

Je peux juste vous dire que mes plus lointaines origines ont une souche qui sèche quelque part dans l’humidité du Berry et que pour ma part j’ai grandi à Nouméa loin de mes aïeux.

Extrait - Arc-Boutage chapitre 1

Un dénommé Dominique y fait une rencontre spectrale avec son arrière-grand-mère paternelle, rebouteuse de statut. Les quelques lignes de ce premier chapitre dégagent une atmosphère inquiétante.
Sept ans plus tard, JJ reprend certains éléments de ce texte pour développer le scénario de son projet : La Forêt del Loubrou.

LOUBROU : TÉLÉCHARGEMENT ET PRÉSENTATION


Présentation
Après une panne de voiture, une quarantenaire va vivre un voyage onirique entre la brousse calédonienne et le Berry profond qui va lui révéler un secret de famille. Une quête identitaire révélatrice d’un passé trouble où rôde le maléfique Loubrou, entité mi-homme/mi-bête…
 


JJ a accepté de fournir 👉  le lien de téléchargement de Loubrou à nos lecteurs afin de pouvoir mieux appréhender ce qui suit et commenter ;)
 

Cliquez sur ce texte rouge pour ouvrir ou fermer le résumé détaillé [spoiler]. Ne le lisez que si vous n'avez pu voir le court-métrage ou que vous voulez vous le remémorer.

1980, Boulouparis. Une fillette, Louise (Noëmie Moindou), écoute sur son baladeur une cassette trouvée dans une malle où une voix d'homme, s'adressant à « Tantine », parle de sa famille. Elle écoute : en 1870, pendant la guerre contre la Prusse, Marie vivait en France dans un village du Berry. Elle était la femme du maire. Le peuple subissait la pénurie alimentaire. Des sorciers et rebouteux pratiquaient la magie bonne ou mauvaise. Le maire consulta l'un d'eux, un paysan à leur service, pour soigner son bétail et pour sa femme qui n'arrivait pas à avoir d'enfant. Marie tomba enceinte et accoucha d'une fille ressemblant au paysan. Le maire l'envoya au bagne de Nouméa. Là-bas, ce paysan reçut un surnom berrichon le Loubrou qui signifiait vagabond mais aussi homme-loup.
Arrivée devant la maison abandonnée, Louise entend qu'on l'appelle par son prénom et une étrange et angoissante apparition la fait fuir alors que l'orage gronde et sans avoir fait sa course. Devant cette maison était posée une croix.
Une scène de viol clôture cette première partie : le Loubrou agressant Marie.

Des années plus tard, Louise Lacasio (Sam Kagy) de Nouméa, une adulte névrosée, de retour à Boulouparis, tombe en panne sur le parking du cimetière où elle allait visiter la tombe d'un proche. Elle rencontre Germain (Kylian Tapi) qui lui annonce que le grand-père Eugène Collin organise pour ses 77 ans une réunion de famille. Louise ne connait aucun Collin. Pourtant elle serait une descendante de cette famille issue du bagne. Louise est étonnée. Sa grand-mère s’est installée en Nouvelle Calédonie dans les années 60. Elle refuse l'invitation. Quand elle revient à sa voiture, elle trouve sur le toit ce qui ressemble à un piège. Elle est interpellée par un homme qui lui offre un café tout en lui remettant une noix de coco, transformée en petit coffre par un bagnard, dans laquelle se trouve une vieille photo d'une femme lui ressemblant beaucoup. L'homme, Jean (Astro Citre), lui explique qu'il s'agit de Marie, la « maitresse », d'un bagnard. Après sa libération, ce dernier se lia à un ancêtre de Jean. Les deux vieux avaient en commun la magie et les plantes. Le bagnard, on l'appelait le Loubrou (Éric Dudognon).
Alors qu'elle cherche à partir, elle flageole, trébuche et se retrouve poursuivie par une réminiscence du passé : l'étrange et angoissante apparition d'un être effrayant se déplaçant à quatre pattes, le visage caché par de très longs cheveux. Le spectre la poursuit au travers de la forêt, grognant des sons gutturaux parfois plus aigus comme un cri de loup. Mais il est stoppé quand Louise atteint une rivière que lui ne semble pas pouvoir traverser en raison d'une croix sortant de l'eau. Elle prend conscience que la forme humaine qui se tient fasse à elle est le Loubrou, l'amant de son aïeule Marie. Mais aussi qu'il ne s'agissait pas d'amour mais de viol. Secret profondément enfoui dans son histoire familiale entretenant la malédiction du silence. Louise est par sa généalogie la descendante d'un violeur. Rejointe par Jean, elle affronte le fantôme du Loubrou et dans un geste symbolique le castre à l'aide du piège trouvé sur sa voiture que Jean a ramené avec lui.
Le Loubrou disparu, Louise comprend qu'elle a été droguée par Jean afin qu'elle puisse faire face au démon.
Alors Jean explique que s'il connaissait l'histoire de la famille de Louise, c'est que son aïeul l'avait transmise à son fils, puis son fils à son fils et ainsi jusqu'à lui. Quant au Loubrou, à sa sortie du bagne, s'installa dans une maison, celle que Louise, enfant, découvrit en même temps que la première apparition. Il fondit une famille et une descendance : les Collin.

© La 1ère Francetvinfo© La 1ère Francetvinfo

© La 1ère Francetvinfo

Le tournage de Loubrou, retardé par le confinement lié au Covid, s'est fait en 8 jours intenses et a été prêt pour sa participation au Festival de cinéma de La Foa en octobre 2021. Loubrou est son film le plus abouti selon JJ. Il y tenait la double casquette de réalisateur et producteur.
Si l'atmosphère du film tient du cinéma de genre - fantastique voire horrifique - elle souligne des sujets très psychologiques : la quête d'identité, la psychanalyse transgénérationnelle, la mémoire cellulaire. Le métissage culturel, la transmission orale, les secrets de famille, le bagne sont aussi des fils conducteurs du scénario. Le court-métrage n'est pas autobiographique mais JJ s'est inspiré de découvertes sur sa propre famille pour mettre en avant, le poids du silence sur la filiation. Le fantastique se prête parfaitement à l'illustration métaphorique du combat intérieur.

La fillette (Noëmie Moindou) du début, avec son ciré rouge, tel le petit chaperon, ne sait pas encore à quelle rencontre est va être confrontée. C'est la référence visuelle la plus lisible. Mais au-delà du vilain méchant loup(brou) que Louise croisera, il y a tout un arrière-plan sociologique et culturel. Par le bagne, beaucoup de français se sont retrouvés en terre kanake. D'autres sont juste venus s'installer pour tenter leur chance dans l'ancienne colonie française. Ceux-là, dont les racines sont ailleurs, on les appelle les caldoches. Louise écoute une histoire qui la renvoie à des ancêtres berrichons. Mais aussi aux rebouteux, à la fois nécessaires et craints. George Sand les évoquait souvent dans ses romans. Elle est une métisse eurasienne, et les regards qui se posent sur elle quand elle parcourent les rues démontrent d'une forme d'animosité, de rejet.
Quand on retrouve Louise adulte (Sam Kagy), c'est une femme névrosée, mal à l'aise en revenant dans le village de son enfance. On devine une psychologie abimée, traumatisée qu'elle ne s'explique d'ailleurs peut-être pas.  D'où l'importance de ses rencontres avec Germain (Kylian Tapi), le cousin éloigné et Jean (Astro Citre), le passeur, qui vont amorcer sa guérison, la guider vers la révélation. La poursuite de Louise dans la forêt par le Loubrou (Éric Dudognon), est nécessaire pour son ambiance terrifiante, mais elle rend le moment de la révélation presque trop court. C'est le seul bémol que je trouve dans l'enchainement de ses deux situations.

Scènes comparées © 2021 LoubrouScènes comparées © 2021 Loubrou

Scènes comparées © 2021 Loubrou

La fin est belle. C'est la même qui clôture la première partie (Louise enfant) mais avec cette fois une légèreté, une gaité, un soulagement et un sentiment enfin d'appartenance. La pluie a cessé, les couleurs sont vives comparées à la première scène, grisatre, triste. Elle se clôture sur une chanson de Marcel Canel, A lucky deer's day, personnalité très connue en Nouvelle-Calédonie et sans qui ce court-métrage n'aurait pas eu lieu ou plus difficilement tant son aide a été précieuse.

Par le biais d'échanges avec Jimmy autour de son scénario, de détails qui le jalonnent (la noix de coco transformée en petit coffre par les bagnards) et du montage final de 23 minutes, j'ai appris beaucoup sur la Nouvelle-Calédonie, du moins sur une part de son histoire secrète qui tend à cacher dans les familles, les membres ayant été au bagne et leurs crimes.

Un bravo aussi pour l'affiche.


🏆 Loubrou a reçu deux prix d'interprétation au 23ème Festival du cinéma de La Foa : Interprétations féminine pour Sam Kagy (Louise) et masculine pour Astro Citre (Jean). Les deux comédiens calédoniens, associés plus généralement à la comédie, jouent ici sur un registre plus dramatique qu'à l’accoutumée.
 

Liens complémentaires
👉 Sci-Fi Club son histoire présentée par Hervé Besson
👉 Bienvenue chez les krells

Parmi ses réalisations liées à la culture locale :
👉 Sur la route de la pièce de 10 francs sur Jean-Philippe Tjibaou sculpteur sur bois et ami de JJ depuis son adolescence (2010 - 21 mn)
👉 Un kanak à Paris sur l'écrivain poète Denis Pourawa (2011 - 45 mn)


Jimmy Janet Loubrou ♥ (2021 - 23 mn)
🏆 Prix d'interprétation féminine et masculine de La Foa 2021
Avec Sam Kagy, Astro Citre, Éric Dudognon, Kylian Tapi, Noëmie Moindou

 


Crédits images, textes ©2021 Erwelyn - Ne pas reproduire sans autorisation

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A
U sacré taf ce court..Et un joli metrage
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T
Merci beaucoup Astron.
A
la complexité de l'histoire aurait pu donner matière à etre developpée sur un long je pense,il y a beaucoup plus à dire que pour bon nombre de productions du genre (mais un long c'est un autre budget,un autre temps,etc etc^)..
Vu l oeuvre accomplie on ne peut que feliciter Jim!
T
Merci Erwelyn !
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A
ouais un chouette article vieux trapard!on s'y perds dans les pseudos comme dans les retitrages jadis des pellicules qu ont a pu engloutir